Champignon sentinelle

COMPTES-RENDUS :

OCTOBRE 2022 :
La fraîcheur matinale était au rendez-vous, tout comme les amis photographes de IPC-50. Nous avons pu apprécier leur travail : ils ont un éclairage portatif et des protections pour pouvoir travailler allongés dans la rosée matinale. Je crois qu’ils ont apprécié de photographier des sujets auxquels on ne prête pas forcément attention, mais où l’œil exercé d’un mycologue peut les orienter vers des éléments méritant d’être immortalisés. Une soirée est prévue pour qu’ils nous exposent leur travail, nous avons hâte d’y être.
Les champignons avaient dû être avertis de leur venue, car ils ne se sont pas fait prier pour se montrer. Soixante espèces ont été identifiées, et bien d’autres n’ont pas pu l’être dans le temps imparti.
Le champignon du mois :
Macrolepiota procera (Scopoli) Singer (1948) (1946)
Ordre : Agaricales
Famille : Agaricaceae
Genre : Macrolepiota

La Lépiote élevée ou Coulemelle est un champignon de grande taille pouvant atteindre jusqu’à quarante centimètres de hauteur. Elle est visible partout, on la trouve plus particulièrement du mois de juillet jusqu’à la fin du mois de novembre ; dans les prés, les bois clairs de feuillus, parmi les bruyères ou les fougères, dans les parcs, jardins, sur terrains riches en humus et engrais naturels.

SEPTEMBRE 2022 : 
Suite aux dernières pluies, la prospection s’est avérée fructueuse avec vingt cinq espèces recensées dans les trois parcelles (P1, P2 & P3) confondues.
Le champignon du mois :
Marasmius oreades (Persoon) Patouillard (1889)
Ordre : Agaricales
Famille : Marasmiaceae
Genre : Marasmius

Le Marasme des Oréades a la particularité de pousser en ronds de sorcières bien distincts. C’est le champignon des nymphes champêtres, les Oréades viennent danser en secret dans les cercles formés par ce champignon présent dans nos prairies du printemps à l’automne.

AOUT 2022 :
La canicule a découragé les champignons qui ont décidé de rester sous terre (mais ils sont pourtant bien là). Les mycologues de l’AMC ont fait de même, préférant rester au frais chez eux. Trois membres sont cependant présents, ce qui suffira amplement à identifier la pénurie mycologique du jour. Surprise, il fait frais, voire même un peu froid sous les hêtres de l’allée de la parcelle “P1”, il nous faudra revêtir une petite laine. Hormis les espèces de l’inventaire, on peut constater que nous trouvons des espèces que nous ne voyons pas habituellement, des russules diverses et relativement nombreuses nous exposent leurs restes moisis et déshydratés, donc impossible de les identifier. Même les clathres font la tête. Ce qui ne les empêche pas de parfumer les alentours à leur manière, ni d’attirer les mouches. Le repas et la détermination se sont fait dans la cour du château, sous un soleil qui nous permettra de progressivement retirer nos petites laines.

Le champignon du mois :
Ganoderma applanatum (Persoon) Patouillard (1889)
Ordre : Polyporales
Famille : Polyporaceae
Genre : Ganoderma

Le Ganoderme aplani est un champignon de grande taille pouvant atteindre jusqu’à quarante centimètres de large, il fixe ses chapeaux en forme de console sur le tronc des arbres. Il se recouvre peu à peu d’une croûte lisse et bosselée de couleur beige à brun mat avec une bordure blanche. Cette croûte peut elle-même être recouverte d’une couche d’environ un millimètre d’épaisseur constituée de plusieurs milliards de spores rouges. Il a une chair brun cannelle à brun foncé, glabre et dure, d’odeur fongique et de saveur amère. Il pousse toute l’année surtout sur les troncs de feuillus qu’il parasite dangereusement et fait lentement périr.

JUILLET  2022 :
Ambiance pastorale dans la cour du château en ce 1er juillet, où flotte un doux parfum d’été. Nous étions huit mycophiles, un peu dubitatifs, car avec la chaleur passée, nous craignions que nos champignons soient littéralement “cuits”. Mais, heureuse surprise, dès l’entrée de la première parcelle (P1), dans l’herbe encore humide de la rosée du matin, quelques panéoles nous rassurèrent quant à la suite. La cueillette ne serait pas vaine. Quelques russules par ci, par là sous les hêtres centenaires de l’avenue allaient nous occuper pour la séance de détermination de l’après-midi. Il a fallu se pencher bien bas dans la seconde parcelle (P2) pour trouver deux petits champignons bruns que nous prenions pour des tubaires dans un premier temps. La troisième parcelle (P3) nous réservait des oh et des ah d’exclamation en découvrant les colonies de psathyrelles qui jonchaient les paillis des superbes massifs d’hydrangea.

Le champignon du mois :
Clathrus archeri (Berkeley) Dring (1980)
Ordre : Phallales
Famille : Phallaceae
Genre : Clathrus

Le Clathre d’Archer, est une espèce d’origine australienne ou néo-zélandaise, qui porte plusieurs noms vernaculaires : “Doigts du diable”, “Pieuvre des bois” ou “Champignon-pieuvre”. Cette espèce aurait été introduite en France dans la région bordelaise puis près des filatures de Raon-l’Étape dans les Vosges avec des laines débarquées de l’hémisphère sud. À moins qu’elle ne soit apparue dans la région de Saint-Dié pendant la première guerre mondiale par l’intermédiaire des chevaux des soldats australiens et de leur fourrage, ou plus simplement transporté par les bottes des soldats. Tout d’abord enfermé dans un œuf blanchâtre, le sporophore se déploie en quatre à huit bras de couleur rouge, couverts de restes de gléba, il ressemble alors à un poulpe. Il dégage une odeur nauséabonde d’excréments ou de charogne. Comme la plupart des champignons de l’ordre des phallales, cette odeur putride lui permet d’attirer les insectes nécrophages qui dispersent ses spores principalement par zoochorie.

JUIN  2022 :
Sept membres de l’AMC se sont retrouvés au château dans le cadre de l’étude du Champignon sentinelle, avec en bruit de fond le vrombissement des moteurs d’avions américains décollant de l’aéroport de Maupertus et venus pour célébrer les soixante dix huit ans du débarquement. Contrairement à l’habitude, la prospection a commencé dans la parcelle P3, le jardin à la française, composé d’allées de rosiers et d’hortensias bordées par des haies de charme. Ce mois-ci, les galères ont laissé place aux Anthurus d’Archer, sur le bois raméal fragmenté, utilisé comme paillage dans les parterres de fleurs, en ayant pour but de limiter la pousse des mauvaises herbes et de garder l’humidité aux pieds des plantes. La parcelle P2 s’est révélée très pauvre, seuls des primordium de Ganoderme furent trouvés sur un vieux tilleul, malheureusement condamné à mourir à plus ou moins long terme. Les mois de juin et juillet annoncent le début de la poussée des russules : quelques unes étaient présentes sous les hêtres bordant l’entrée principale du domaine (P1). La prospection terminée, c’est dans la salle à manger du château que ce sont déroulés le pique-nique et la séance de détermination, une petite dizaine d’espèces ont été passées sous la loupe.

Le champignon du mois :
Russula carpini (R. Girard & Heinemann 1956)
Ordre : Russulales
Famille : Russulaceae
Genre : Russula

Le chapeau de la Russule des charmes est de couleur variée, dans un mélange de vert, de jaune-orangé et de violet, il se tache parfois de crème au centre. Ses lames sont d’abord crèmes puis jaunissent avec l’âge. Le pied est blanc, vite creux, il a tendance à jaunir au toucher. Sa saveur est douce, elle ne dégage pas d’odeur particulière. Sa sporée est jaune-orangée. Comme son nom l’indique, cette Russule se rencontre exclusivement sous les charmes, dès la fin du printemps. Russula carpini fait son entrée dans la base de données de l’AMC, qui répertorie toutes les espèces de champignons rencontrées et déterminées dans le Cotentin depuis la naissance de l’association.

MAI  2022 :
C’est sous un soleil radieux qu’une petite dizaine d’apprentis mycologues s’est retrouvée dans ce cadre toujours aussi grandiose. Malgré la sécheresse des semaines passées, quelques rescapés ont toutefois montré le bout de leur chapeau. Les traditionnels Ganoderme applani et Xylaire carpophil étaient toujours présents. Ils poussent tous les deux en relation avec le hêtre : le premier en tant que parasite, ce qui va malheureusement tuer son hôte, et le deuxième étant quant à lui saprophyte des faînes, s’occupera alors de digérer petit-à-petit les fruits du hêtre. Quelques espèces non encore observées à Carneville furent trouvées dans la parcelle P1, tel que la Pézize turquoise, dont le mycélium colore le bois mort d’un très beau bleu-vert; le très discret Trochila ilicina se résumant à quelques “points noirs” sur le revers des feuilles mortes de houx; ou encore l’Agrocybe précoce. Les deux autres parcelles se sont révélées assez pauvres en trouvailles. Après un repas pris en extérieur, c’est dans la salle à manger du château toujours en cours de restauration que s’est déroulée la séance de détermination, vite expédiée au vu des maigres récoltes.

Le champignon du mois :
Agrocybe praecox (Persoon) Fayod (1889)
Ordre : Agaricales
Famille : Strophariaceae
Genre : Agrocybe

Ce champignon se reconnaît à son chapeau blanc crème qui a tendance à se craqueler. Ses lames sont échancrées, assez serrées, grises. Son pied, lui aussi blanc crème, est surmonté d’un anneau qui se déchire en lambeaux restant parfois collés au bord du chapeau lorsque le champignon se développe. Comme son nom l’indique c’est une espèce printanière que l’on trouve aussi bien à l’orée des bois que dans les pelouses, seul ou en touffes.

AVRIL 2022 :
C’est une dizaine d’entre nous arc-boutés contre un vent glacial surprenant après une quinzaine de jours de chaleur printanière, que nous commençâmes la prospection de la parcelle P1. Vite, une tache claire se faisait remarquer, un melanoleuca ? A confirmer plus tard. Les jonquilles fatiguées laissent leur place doucement aux jacinthes qui pointent leur nez. Le ganoderme est toujours à l’avant-poste ainsi que les Marasmius hudsonii, véritables sentinelles dressées sur leur rempart. La parcelle P2 nous réservait peu de surprises , quelques panéoles de ci de là. La parcelle P3 , nous livrait encore quelques galères et entolomes quand midi sonnait à nos estomacs affamés.

Le champignon du mois :
Galerina vittiformis (Fries) Earle (1909)
Ordre : Agaricales
Famille : Hymenogastraceae
Genre : Galerina

Cette galère se plaît dans la mousse des pelouses humides, c’est dans les jardins de la parcelle P3 qu’elle a été trouvée. Elle est plutôt petite et son chapeau conique ne dépasse guère 2 cm. Son pied est long, pruineux et ne possède pas de zone annulaire. Elle a si peu de chair que l’attache de ses lames forme des stries jusqu’au sommet du chapeau et colore sa surface en lignes régulières.
On l’appelle Galère rougeâtre. Elle est sur liste rouge des champignons menacés dans plusieurs régions de France.

MARS 2022 :
La prospection sur les parcelles P1, P2 et P3 a permis de prélever une quinzaine d’espèces. Un résultat satisfaisant pour cette saison. Pour certaines espèces préalablement trouvées au cours des deux mois précédents, l’identification s’est avérée assez simple. Cependant, afin de ne pas commettre d’erreurs, ces espèces ont été systématiquement recontrôlées avec la bibliographie présente sur place. Quelques nouvelles espèces ce sont montrées difficiles à déterminer, espèces qui ne sont pas rencontrées régulièrement et qui parfois se trouvent en fin de vie. La pugnacité des déterminateurs dans une première recherche de critères en mode “macroscopie” a permis dans un second temps de déterminer avec exactitude les exemplaires récalcitrants au premier abord en mode “microscopie”. Deux espèces n’ont pu être déterminées en séance, deux microscopistes sont repartis avec ces exemplaires pour rechercher et observer de nouveaux critères qui auraient pu nous échapper le jour même.

Le champignon du mois :
Daldinia concentrica (Bolton) Cesati & De Notaris (1863)
Ordre : Xylariales
Famille : Hypoxylaceae
Genre : Daldinia

Cette Daldinie concentrique a été trouvée dans la parcelle P1, elle peut atteindre jusqu’à dix centimètres de diamètre, de couleur brun-roux, elle devient noire en vieillissant. Elle présente à la coupe une chair tricolore : crème, noire, rouge, qui a la particularité de former des zones concentriques alternées claires et noires. Elle pousse sur bois, privilégiant le frêne.

Les gâteaux du roi Alfred :
En janvier 878, les Vikings attaquent le château de Chippenham, où le Roi Alfred passe ses quartiers d’hiver.
Il parvient à s’enfuir dans les marais et se réfugie dans une ferme. La paysanne, ignorant son identité, lui confie la surveillance des gâteaux dans le four. Préoccupé par le sort du royaume, il oublie sa mission et se fait engueuler par la paysanne car ses bons gâteaux sont carbonisés ! Depuis, les anglais appellent ce champignon “King Alfred’s cake”, les “gâteaux du roi Alfred”.

FEVRIER 2022 :
Les cinq premières voitures chargées du matériel de détermination arrivent dans la cour du château. Quelques échanges concernant la météo furent interrompus par le message téléphonique de l’un des participants nous signalant avoir un peu de retard. Ce retard fut vite mis à profit pour équiper la salle de détermination de deux microscopes et d’une palanquée de bouquins. Arrivée du retardataire et départ pour la prospection. Au retour, dans la cour du château, une agréable surprise nous attendait, deux mycologues de l’AMC avaient rejoint les lieux pour nous prêter main forte dans la séance de détermination.

La météo toujours clémente de ce dernier mois a permis d’inventorier un nombre d’espèces comparable à celui de la première sortie. La décision a été prise de focaliser l’inventaire de l’année 2022 sur les parcelles P1, P2 et P3 (entrée du château, abords immédiats et jardin symétrique). L’équipe de détermination progresse non seulement sur la connaissance du terrain mais aussi sur l’outil informatique relié à la microscopie.

Le champignon du mois :
Xylaria carpophila (Pers.) Fr.
Ordre : Xylariales
Famille : Xylariaceae
Genre : Xylaria

Cette Xylaire a été trouvée dans la parcelle P1, sur des faînes fruit du hêtre. Cette espèce n’est pas rare dans son biotope, mais il est souvent nécessaire de retourner les feuilles pour la découvrir. Nous pouvons l’observer en toutes saisons, sauf en plein été.

JANVIER 2022 :
L’AMC et le Château de Carneville ont passé une convention d’inventaire de la fonge sur les trente et un hectares de la propriété pendant les deux ans à venir. En pratique, l’AMC fera la collecte et la détermination des espèces présentes chaque mois au cours d’une journée de travail.
La journée du sept janvier était la première du genre, et en partie destinée à calibrer la prestation dans ses détails. La météo relativement clémente des dernières semaines avait permis à ce que subsistent des espèces autres que lignicoles. C’est ainsi que des champignons tels que Cuphophyllus étaient présents, ce qui est plutôt exceptionnel pour la saison.

Le champignon du mois :
Crepidotus calolepis (Fr.) Karst.
Ordre : Cortinariales
Famille : Crepidotaceae
Genre : Crepidotus

Cette crépidote à chapeau écailleux a été trouvée dans la parcelle P2, sur une branche de tilleul tombée au sol. Les espèces du genre Crepidotus sont fixées sur leur support par le dessus du chapeau, elles ne possèdent donc pas de pied. Cette dernière est caractérisée par son chapeau écailleux, constitué d’une pellicule gélatineuse séparable, qui se voit lorsqu’on la fend en deux.
Ses lames sont serrées, d’abord blanches puis devenant brunes, colorées par les spores.
Une espèce peu commune, que nous n’avions pas encore observée dans le Cotentin.